I – L’endogamie comme fatum social
Mise au point progressive de la focale sur un individu singulier. Observé, tel le cobaye d’une expérience scientifique, puis commenté par la voix off. Le narrateur se regarde vivre. Signe d’un mouvement réflexif, cette mise en scène pose d’emblée l’ambition du discours et légitime un ton étonnement solennel : attention, il va être question de choses sérieuses, contrairement à ce qu’aurait pu nous laisser imaginer la légèreté du spot précédent.
“Normalement”. Le problème est posé. La dualité de la mise en scène oppose le discours de l’observateur, entendu, à la trajectoire individuelle, regardée, suggérant ainsi un écart.
On se marie dans sa rue, comme on dit, les statistiques sont formelles.
Vues de la science, les lois d’airain de la reproduction sociale ont déjà tracé pour nous notre destinée amoureuse, et d’ailleurs, pourquoi parler d’amour : ce que nous appelons l’amour n’est-il pas qu’un malentendu puisqu’on ne nous en a pas vraiment laissé le choix?
“Normalement”, c’est aussi, et plus insidieusement, un écho au sens commun et aux normes implicites de la société. Exposée au regard et au jugement d’autrui, comment ne pas me sentir stigmatisée pour ma déviance face aux pratiques dominantes. Comment ne pas m’identifier au malaise de la femme seule si bien décrit par le sociologue Jean Claude Kaufman dans La femme seule et le prince charmant ? Ne suis-je donc pas « normale » ?
“Normalement”, c’est enfin l’espoir d’un autre dénouement possible, d’une alternative par le questionnement de la norme elle-même. Peut-être qu’après tout je ne veux pas être normale, surtout à ce prix. Peut-être que je ne veux pas être comme les autres parce que je veux être moi-même…
II – Logique narrative de l’amour contre logique statistique des sciences humaines
“Des histoires d’amour qui se passent normalement”. Nos amours, voudrait on nous faire croire, se réduisent à une poignée de statistiques. Comme elles, elles sont incroyablement prévisibles, donc ennuyeuses.
L’Ennui, symptomatique d’un monde contemporain désenchanté où il n’y a plus rien de nouveaux à découvrir, et plus rien à attendre de l’Histoire, s’apprête à conquérir l’un des derniers bastions qui lui résistait.
Redoutable tue l’amour en effet que les statistiques. Quoi de plus contraire aux idylles romanesques qui ont façonné notre représentation de l’amour depuis l’enfance ? Quoi de plus terrifiant que de voir une relation sombrer dans une routine annoncée ?
On assiste à un choc frontal entre deux logiques : celle des choses qui se comptent et celle des choses qui se racontent. L’amour, s’il existe, ne peut appartenir qu’à la seconde catégorie. La surprise est aussi indispensable à l’entretien du désir qu’à l’entretien d’une tension dramatique dans toute narration qui se respecte.
Et la menace affecte, par contamination, l’ensemble de la vie : “si on faisait un film de ma vie personne n’irait le voir” Pour beaucoup d’entre nous, c’est dans nos relations amoureuses, heureuses ou malheureuses, que réside le sens de la vie, comme l’a brillamment illustré James.
Et c’est précisément parce qu’elle porte une profonde dimension existentielle que la recherche de l’amour ne peut se résigner à l’échec. Ainsi, envers et contre tout, nous rêvons à un destin extraordinaire, attendant que la bête dans la jungle nous bondisse dessus.
III – Meetic, et le mythe d’un “Ailleurs” libérateur
L’amour donc, n’est pas une fin en soi, mais le moyen d’un accomplissement existentiel.
Promesse d’une aventure, il constitue pour toutes les Emma Bovary en puissance que nous sommes une chance de résorber l’ennui. Il représente l’espoir d’une substance narrative qui rendra notre vie digne d’être vécue.
Et Meetic se fait fort de donner accès à l’amour véritable par le truchement d’Internet. “Les belles rencontres se font partout mais surtout ailleurs”. Internet apparaît comme une brèche dans les engrenages du destin social. Il est le moyen d’une libération, d’un acte de résistance contre la reproduction sociale. Il représente un “ailleurs” permettant sortir de l’endogamie, la promesse d’un mélange et d’une redistribution des cartes qui réinstallera l’individu dans son rôle de sujet.
Meetic réalise ainsi une mise en perspective intelligente de sa proposition de valeur : on bascule du plan trivial de la rencontre vers un plan plus existentiel. Le renversement argumentatif opéré est signe d’une maturité plus grande des consommateurs vis à vis de la catégorie : les sites de rencontres, qui autrefois étaient synonymes de futilité et de relations artificielles (virtuel VS réel) sont aujourd’hui un sésame vers une façon plus authentique de vivre sa vie.
Bref, si a 30 ans on ne va pas sur Meetic, c’est qu’on va vraiment rater sa vie…













